lundi 9 mars 2015

Un Pishava, sur une shavière dans la varogue





Me voici, face à l’écran, avec de nouvelles nouvelles (Pierre, une nouvelle, c’est toujours nouveau !).
En ce moment, il y a beaucoup de nouvelles têtes dans notre rue; des timides, des grognons, des amputés, des lésions de la colonne vertébrale, des transplantés, … Il y a ceux qui viennent manger avec nous à midi, ceux qui restent dans leur chambre pour les repas, ceux qui s’intéressent au groupe, qui s’intègrent, ceux qui râlent déjà sur tout, … Une belle brochette représentative de notre monde !

En matière de cartes postales, voici un cliché intéressant: j’ai subi un test pour voir si je suis apte à conduire une voiture. Donc, d’abord je dois montrer mon permis de conduire. Il a 33 ans et n’est plus valable ! Photo décollée, avec barbe et cheveux longs… OK, ça passe quand même. Puis test de la vue: là ça passe tout de suite. Bon pour le service. Etape suivante: on monte dans la voiture. Aie: elle n’est pas vraiment à mes dimensions. Transfert fastidieux, mais on y arrive ! Le gentil monsieur m’explique que nous allons partir faire un tour sur la route. Oui, mais… Je n’ai jamais conduit de véhicule « adapté » (la pédale des gaz est remplacée par un deuxième volant sur lequel j’appuie avec délicatesse et avec les pouces; la pédale de frein est une barre derrière le volant que je dois actionner avec la main droite. Attendez, c’est pas tout: il y a des pédales côté passager, car c’est un véhicule à boite manuelle. Je dois donc couper les gaz et dire au monsieur de changer de vitesse; il embraye et passe lui-même les vitesses). Voilà, j’ai compris le principe, nous pouvons démarrer. Le monsieur me propose de faire lui-même la manœuvre pour sortir en marche arrière de l’emplacement de parking. Je le laisse donc faire: il accroche la bordure avec le pare-choc arrière…  Maintenant nous sommes partis ! Je donne des gaz, je clignote, je donne les consignes pour le choix des rapports. Il me dit de tourner ou d’aller tout droit. Voilà, nous rentrons. C’est terminé, j’ai réussi. Ah, oui: je dois encore ressortir de la voiture. 

Petite carte postale « maison »: Il y a deux semaines, Madicte a commencé son traitement de radiothérapie. A nouveau, je me suis senti loin d’elle, impuissant à l’aider de manière concrète. C’est terrible d’être ainsi séparés et de vivre chacun de son côté sa thérapie ou sa revalidation. Deux mondes presque séparés, deux chemins parallèles, deux personnes liées et éloignées, deux envies semblables de se retrouver. Le vendredi, Madicte est venue me chercher à Pellenberg: quel bonheur de se retrouver. Entre émotion et rires, l’étreinte fait du bien. Je ne peux pas m’empêcher cette bête feinte « tu rayonnes, mon Amour ! ». Retour à deux à la maison: Emilie est occupée par son déménagement. Déjà la Vie nous rattrape, il nous faut nous pencher sur des offres de prix pour les changements à apporter à la maison ! Petit conseil: veillez à être bien assurés (pour quand vous aurez un accident de moto): ça chiffre fort, les adaptations dans une maison !
Carte postale bucolique: les jours ensoleillés me poussent (un peu) à mettre le nez dehors; je vais profiter du soleil contre un mur, à l’abri du vent. Ou, lors des entrainements à vélo, je m’arrête en haut du parking, face à la grande pelouse qui mène au château. Souvent j’entends le pic dans les arbres, mais ne l’ai pas encore repéré. Les oiseaux se font plus entendre, même si c’est fort tôt dans l’année. La lumière nous inonde, ça fait du bien ! M’arrêter dans l’entrainement vélo pour croquer une pomme au soleil… hmmm que c’est bon !

Carte postale « souvenirs » : Nous avons été à une soirée organisée par la jeune Province Vlaams Brabant, au cours de laquelle on a remercié tous les sportifs brabançons. Après les discours (brefs et bien ficelés, je le concède), on a fait venir une série de personnalités sportives sur le podium. Les premiers à arriver m’ont pour le moins surpris: âgés, bedonnants, aidés par une béquille… je me demandais qui ils étaient, je pensais à l’équipe provinciale de pétanque, ou des joueurs de cartes, style « couillon », ou encore l’équipe provinciale de domino. Après présentations, j’ai compris que c’étaient d’anciennes gloires d’avant Emile Zatopek, d’avant Pino Cerami, d’avant le déluge (presque). Puis vinrent les gloires actuelles: un joueur de foot d’Anderlecht (pas retenu son nom…); des militaires champions de sauts en parachutes (figures acrobatiques); Marieke Vervoort… Nous étions quatre revalidants de Pellenberg en chaises roulantes présents à cette grande fête du sport (plus d’autres revalidants avec prothèses, surtout aux jambes ! ici les dents ne comptent pas comme prothèses). Petit moment qui a fait du bien à mon égo : quand Marieke Vervoort nous a rejoints (nous avions les meilleures places, devant les huiles officielles), elle s’est approchée de moi, disant « Pierre, mijn maat ! ik ben zo blij u terug te zien ! Hoe is het ? » Bisous, embrassades, accolades à n’en plus finir ! Un moment de bonheur, mais aussi impressionnant: la plus grande Dame du jour qui vient ainsi à moi… et me fait passer avant tout le monde… Waow ! La Vie est belle aussi dans de tels moments !

Carte postale… sans nom ! Je suis dans une chambre à un lit. C’est une des conséquences positives de l’organisation préventive de Madicte, qui veille à tout en matière d’assurances (et autres !!!). Quand je vois mes voisins de rue, je suis conscient de cet avantage matériel. Je me sens privilégié, et cela me met parfois mal à l’aise. Mais quel confort ! J’entends les confidences des uns et des autres… C’est assez dur à vivre, une chambre commune; chacun y va de son ronflement, de ses crachats, de sa tv qui ne s’éteint que vers 2 h du matin, … et j’en passe !

Ce WE a été très spécial: nous avions rendez-vous à Koksijde le vendredi avec le responsable de la firme Vigo (Chaises roulantes et autre matériel pour adapter nos besoins à une vie la plus agréable possible, ou le contraire, c’est selon). Première épreuve: nous assurer que le Swiss Trac (voyez http://www.swisstrac.ch/en/home.html) pouvait me hisser en haut des pentes des garages. Mission accomplie. Ensuite voir si une chaise roulante pouvait entrer dans l’ascenseur dont l’espace à la porte d’entrée a une largeur de 69 cm; c’est peu. Ici aussi, c’est gagné ! Me voici donc pour la première fois dans notre appartement, après près de 9 mois ! Quelle émotion ! Il n’y a pas de mots pour dire ce que j’ai ressenti. Me retrouver dans notre nid côtier !!! Ignorant si nous y arriverions, Madicte avait réservé une chambre d’hôtel (adaptée aux personnes à mobilité réduite). Comme rien n’est aménagé pour de telles personnes dans l’appartement, nous y sommes passés pour l’un ou l’autre repas, pour une sieste, pour faire la liste de ce qui devra être modifié. La douche à l’hôtel, ainsi que le petit déj’. Comme des rois !!! Ce WE était en plus ensoleillé ! Passage inévitable par la chapelle  de l’église Notre Dame des Dunes. Moment de sérénité, de Paix, de silence. Madicte s’occupe de tout: elle conduit la voiture (il faut la voir sur l’autoroute, suivant le rythme imposé par le trafic, concentrée mais détendue – elle dit que c’est grâce à la puissance et au confort du véhicule, mais je dis que c’est d’abord grâce à son audace, à son énergie, à sa confiance, à sa volonté ! et aussi grâce à son calme au volant !), elle prépare le repas, fait la vaisselle, monte et démonte ma chaise après chaque transfert dans et hors de la voiture, s’occupe de mon confort, elle me chouchoute en voulant m’aider pour m’habiller, … Je suis sans voix devant tant d’amour, d’énergie, tant de Vie !
Ceci me fait penser à une disposition d’esprit que nous avions il y a 20 ans (donc, c’est du passé: ne vous alarmez pas !). Nous nous demandions souvent pourquoi nous avions droit à tant de bonheur. Et nous nous demandions aussitôt comment nous aurions un jour à le payer. Ce que nous vivons maintenant, c’est toujours le bonheur, même s’il passe par des heures de souffrance, de tristesse, de peur. Mais jamais plus il ne nous viendrait à l’idée de dire que nous avons « payé » pour ce bonheur. Nous découvrons chaque jour tout ce que l’amitié apporte. Nous avons la chance d’avoir des amis, d’avoir souvent échangé, partagé, écouté ou été écoutés, … Mais depuis 9 mois, c’est le concret de l’amitié qui se vit, ce sont les fleurs des bourgeons que nous connaissions qui offrent leur splendeur, leurs couleurs, leur lumière ! Le prix du bonheur ? C’est de continuer à être heureux, c’est de le partager, de l’entretenir, de le faire essaimer. Tout en sachant que nous pouvons compter sur vous. Chacun donne à sa manière, c’est cela la richesse du don.

Pour terminer dans cet esprit philosophique, je vous fais part de certaines découvertes qui me sont apparues lors de mes heures de méditation. C’est sans prétention, mais un esprit ouvert permet de faire la part des choses, de ne pas confondre… Les mots sont parfois trompeurs. Si ma toute modeste expérience peut vous être utile, c’est avec plaisir que je vous livre ceci :

Il ne faut pas confondre :
La galette des rois et le trésor de la monarchie
L’hypoglycémie et le cheval en sucre
Le nazi goreng et l’asiatique collabo
Une mongolfière et une femme d’Asie mineure imbue d’elle-même
Une pince Monseigneur et une vigoureuse poignée de mains de l’Evêque
Un homme à l’air maussade et quelqu’un qui travaille pour les services secrets israéliens

Je vous laisse à vos pensées, n’oubliez pas de vous dire sur le coin de l’oreiller combien vous vous aimez ! Remerciez selon vos convictions Dieu, la Vie, la nature pour votre journée ! Mais ne le faites pas en mémoire de moi…
Une idée musique pour cette fois-ci ? J’ai redécouvert le CD d’Emma Shapplin « Carmine meo ». Terrible, sa voix !!!!

samedi 28 février 2015

S’il vous plait, pas de piqûre !




Me revoici, je viens de recevoir de la visite : Jeanne et sa maman. Quel bonheur, les visites ! Je me rends compte à l’instant combien je suis joyeux après une visite. Ici, je viens de les raccompagner à l’ascenseur et, en revenant vers ma chambre, je vole, je suis plein d’énergie, je roule vite, je ne sens plus cette gêne abdominale, je chantonne… La Vie est belle ! Elle n’est pas facile, mais elle est belle !
Dites-vous que je me sens ainsi après chaque visite ! Vous m’apportez tant ! 

Voici encore quelques cartes postales de ma rue :
Lors de sa visite  hebdomadaire, notre doc m’a confirmé la sortie définitive vers le 10 – 15 avril. Retour à la maison qui me réjouit, mais aussi qui m’inquiète: serai-je prêt ? Il est un fait admis par toute l’équipe: mon poids joue en ma défaveur dans mon autonomie (me soulever  avec les bras demande chez moi davantage d’énergie que chez la plupart des patients); il faudra accepter des alternatives pour ne pas forcer à chaque fois les bras et leurs articulations (même si j’en suis capable), pour les ménager longtemps encore. On m’a découvert des pierres dans la vessie. Comme je ne sens rien comme douleurs, je dois être attentif à d’autres signes annonciateurs de soucis divers (par exemple, un mal de tête peut annoncer une vessie bien remplie…). Je vais redécouvrir mon petit corps, autrement. Pour les calculs dans la vessie, je vais passer sur le billard. On va les faire sauter au laser. Cela nécessite une anesthésie totale, donc piqûres, baxter et tout le saint tremblement. Vive la panique qui s’installe déjà, 3 semaines à l’avance.
Parmi nos nouveaux voisins, il y a un homme qui salue à chaque rencontre par un vibrant « Yeohoooww », d’une voix grave. Il mange avec nous au réfectoire à midi. Je confiais à une voisine que je ne comprends pas tout ce qu’il dit; elle m’a dit que personne ne le comprend entièrement! « Il doit être d’Anvers, ou de quelque part par là ! ». Ouf, ce n’est pas mon néerlandais qui est en cause.
Il y a parmi les stagiaires un jeune népalais, Nima. Quand on me l’a présenté, je l’ai salué en disant « namasté ». La kiné était surprise que je parle cette langue (dont je ne connais qu’un seul mot, qui d’ailleurs est en usage dans tous les pays qui bordent l’Inde !). Il y a également une stagiaire qui nous vient de Chypre, Anathasia. Avec ces deux-là, je ne parle que l’anglais. Ils suivent les cours à Leuven, en anglais, mais savent se débrouiller en néerlandais pour les choses élémentaires (« een grote friet met mayonnaise, zonder zout aub », « twee pintjes aub », …). J’aime nos échanges philosophiques, sur la Vie, sur les croyances, sur l’Homme. Nous partageons des lectures. Il est amusant, et rassurant, de savoir qu’un Mathieu Ricard ou un Pierre Rabhi sont connus à Chypre ! Tous ces échanges se font pendant que l’on mobilise mes jambes, ou que l’on me fait souffrir à hauteur des bras et des épaules.
Madicte vient de passer une semaine à la mer; pendant qu’il faisait mauvais sur l’ensemble du pays, elle a bénéficié d’un généreux soleil et est souvent sortie. Je l’ai retrouvée samedi soir. Quel bonheur, les retrouvailles ! En son absence, j’étais avec Emilie. Sorties entre père et fille : Pizza Hut, Colruyt, … rien que des folies ! Nous sentons à chaque fois combien les heures passées ensemble nous revitalisent. De même que les heures passées avec Emilie sont aussi un cadeau !
Pour le retour de Madicte, je lui réservais une petite surprise: j’arrive à me transférer de la chaise roulante vers le lit sans employer le lift. Nouvelle petite victoire, nouveau petit pas vers l’autonomie. Quand je passe une heure ou deux dans le fauteuil au living, je sais facilement « remonter » dans ma chaise roulante, malgré la différence de hauteur, idem pour les transferts en voiture, qui se font de plus en plus rapidement et de manière plus fluide. Je me sens comme un gamin à l’école maternelle, que l’on félicite pour ses petites victoires.

A propos de Madicte : je suis sans limites en admiration face à elle: quand je vois tout ce qu’elle porte, tout ce qu’elle organise, tout ce quelle vit. En-dehors de ce qu’elle gère seule administrativement depuis des années, elle a repris beaucoup de mes tâches. Une petite fleur en passant pour Emile, qui s’occupe des courses, des poubelles, de certains repas et trajets, et range à l’occasion là où sont passés ses parents… Cette semaine a commencé pour Madicte la série de rayons, durant 5 semaines, cinq fois par semaine. Cela se fait à Hasselt et ma petite femme, en organisatrice bien rodée a mis sur pieds un Doodle. En trois jours, tout était rempli: des connaissances locales se sont inscrites pour servir de chauffeur. 25 jours sans devoir s’inquiéter de trouver un lift ! Il y a même des personnes stand by qui servent de remplaçants en cas d’empêchement des chauffeurs bénévoles. Si c’est pas beau, ça ! Je suis vraiment en admiration devant cette solidarité, devant tant d’Amitié. Accepter et être heureux ! Le passage dans l’hôpital ne dure qu’un quart d’heure, ce qui signifie que les chauffeurs bénévoles attendent sur place puis ramènent mon Amoureuse à la maison. Quel soucis en moins ; elle ne doit plus y penser. Je sais qu’elle n’arrive pas à enlever de sa tête l’inquiétude face à ce nouveau traitement. Pour elle, chaque étape médicale dans ce domaine n’apporte qu’angoisses et inconnues. Elle continue à recevoir un baxter toutes les trois semaines mais «On n’appelle plus cela une chimio, chère madame de Moffarts… C’est juste un traitement !». Les effets de la deuxième chimio s’estompent très lentement : un peu moins de saignements du nez et d’aphtes (elle peut manger presque normalement), l’appétit revient petit à petit, mais les aliments ont encore parfois un goût désagréable. Je la trouve forte et courageuse, tandis qu’elle me trouve courageux et fort…

Emilie a trouvé du boulot, à Diepenbeek, dans une entreprise familiale qui fabrique des portes et châssis. Ils avaient besoin d’une personne maîtrisant bien le français pour les clients francophones. Elle est engagée à + ou – ¾ temps, ce qui lui permettrait de commencer une pratique en tant qu’indépendante à titre complémentaire (sans devoir payer les charges sociales d’indépendante). Le patron lui laisse poursuivre une formation de prévention en entreprise qu’elle a commencée l’an passé (un vendredi sur deux pendant deux ans). De plus il la laisse partir une semaine au Texas fin mars, où elle va assister au mariage de sa « petite sœur d’Amérique » chez qui elle a vécu pendant 10 mois. Son premier geste après avoir trouvé ce job a été de louer un studio à Hasselt.

Je continue à fréquenter la piscine, c’est bon pour la santé ! Mais aller à la piscine, c’est mouillé et froid… Je rentre frigorifié à Pellenberg, avec les oreilles bouchées. Bon pour la santé, ce parcours du combattant, mais à quel prix ? Le trajet se fait dans le minibus, où je reste dans ma chaise roulante, fixé avec des sangles et une ceinture de sécurité. Pas de dossier confortable, pas d’appuie-tête, rien de tel pour encaisser les chocs de la route. Mais c’est bon pour la santé !

Message personnel  (merci de ne lire que si vous vous sentez concernés*):
Mon Amour, il n’existe pas assez de mots pour te dire tout ce que je ressens pour toi. Il n’y a pas de hasard si nous nous sommes rencontrés il y a bientôt 36 ans. Le chemin parcouru depuis notre rencontre est parsemé de bonheurs grands et petits. Mon accident et ta maladie auront certes marqué un fameux tournant dans notre existence, mais nous sommes plus forts, plus déterminés et ce malgré toutes nos fragilités. Beaucoup de choses vont, ou ont changé… Mais la suite de l’histoire se déroulera toujours ensemble, éclairée par notre Amour, par notre complicité, par nos fous-rires, par nos convictions. Tu me relies au monde par ta confiance, par ta pureté, par ta loyauté ! Contrairement à ce que chante Cabrel, moi je t’aime à en vivre. Je te disais qu’il n’y a pas assez de mots, c’est pour cela que nous aimons tant le silence. En nous engageant l’un envers l’autre, nous ne savions pas ce qui nous attendait… Je pense que les choses se précisent un peu ces derniers mois, isnt’it ? L’idée de nous re-marier fait son bonhomme de chemin de semaine en semaine. Ce sera une confirmation, une mise à jour, sur base de ce que nous nous sommes promis il y a 33 ans (fin mars) mais en tenant compte des données nouvelles. Les corps ont changé, l’âme est restée.
Nous avons embarqué sur un navire qui a bravé pas mal de tempêtes; le dernier ouragan nous a déstabilisés, mais pas détournés, nous gardons le cap initial. Après ce mauvais coup, nous avons pu faire halte dans différents ports: le port de la confiance, le port de l’amitié, le port de la famille, le port du « laissez couler vos larmes », … Les voiles ont été réparées, nous avons refait le plein de nourritures. La croisière continue ! Tu es mon Amour !
Merci à chacune et chacun d’entre vous pour ce que vous êtes pour nous !

*Lisez tout !

jeudi 26 février 2015

J'ai revu Tintin, Milou, Martine et Patapouf...






Oui, la mer m'a à nouveau enveloppée de ses embruns et ses caresses tonifiantes.  A chaque fois je retourne dans ses bras accueillants avant d'affronter une nouvelle étape de mon combat solitaire contre ce crabe silencieux appelé cancer.
Finie la chimio, youpi, ...  Bonjour la radiothérapie...

Je ne dessine plus de papillons rouges dans mes mouchoirs, les Mignonnettes ont perdu leur goût de métal et recommencent à titiller ma gourmandise, les aphtes se font plus rares, je n'ai plus de carton dans les oreilles, cependant il persiste encore au bout de mes doigts.  Mon crâne se couvre tout doucement d'un duvet de poussin rouquin. Même sans émotion j'ai les yeux qui débordent pour compenser les effets desséchants de la chimio. C'est une bonne excuse pour cacher les larmes intempestives.

Pendant cinq semaines je devrai passer à la casserole radiologique.  On m'a tatoué 4 points de repère afin de diriger correctement les rayons. Rien à voir avec les tatouages d'Auschwitz, ici c'est pour me rendre à la vie. Ces points, ainsi que ma cicatrice d'Amazone, me rappelleront toujours par où j'ai dû passer pour avoir droit à une espérance de vie plus longue. Même si le chemin est long, très long et peu agréable, je ne puis qu'avoir de la gratitude parce que la médecine continue à faire des progrès et augmente les chiffres de rémissions et de guérisons. La médecine chinoise m'aide heureusement à pallier les effets secondaires de la médecine allopathique. 
J'ai la chance d'être aussi bien suivie et soignée par un frère si attentionné et compétent.
Nous avons la chance d'avoir plusieurs frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs pour qui les mots solidarité et fraternité ne sont pas de vaines paroles. 
Nous avons la chance d'avoir un cercle d'amis et de proches fidèles, attentionnés, qui nous portent dans leur cœur afin d'alléger le fardeau qui nous est tombé dessus.
Nous avons la chance, Pierre et moi, de nous aider mutuellement à tenir le coup, de pouvoir rire et pleurer ensemble et parfois même pleurer de rire. 
Nous avons la chance de pouvoir envisager encore un avenir commun et de savoir que nos séparations forcées prendront fin dans quelques semaines. 
Merci la Vie, tu es belle!

A l'approche de la Saint-Valentin je pensais  à Roméo et Juliette et à l'expression "je t'aime à en mourir".  Nous on en prend le contre-pied: nous nous aimons à en vivre, à oser la vie, ensemble tout cassés que nous sommes, car le bonheur va bien plus loin que nos limites physiques. C'est quoi le bonheur et le malheur? Je ne crois pas que le malheur soit nécessairement le corollaire des épreuves.  Tout au fond de nos cœurs, le bonheur continue à avoir sa poste restante et l'espoir de jours meilleurs fait office de facteur.  Cela ne veut pas dire que la tristesse ou le chagrin nous épargnent, mais ils n'ont pas élu domicile chez nous.  Nous les hébergeons de temps en temps et puis d'un grand éclat de rire on les balaye et les envoie se promener ailleurs. On les zappe, ils sont priés de laisser la place à un autre programme. 

C'est fou comme j'ai appris à zapper ces derniers mois.  Surtout la peur, afin qu'elle ne tourne pas en angoisse paralysante ou étouffante.  La peur porte en elle une énergie destructrice, elle peut être souvent à l'origine de violence, de discrimination, de haine mais aussi de désespérance, d'inaction et de découragement.  Quand je sens la peur me prendre au ventre, je lui dis qu'elle n'aura pas le dernier mot, que je ne me laisserai pas envahir par elle, je la zappe, je respire un bon coup et essaye de la remplacer par des pensées positives de confiance.  Est-ce que c'est ça le courage? Je ne le sais pas, mais je sais en tout cas qu'il y a moyen de ne pas se laisser happer par la peur. Parfois je fais appel à mes anges dans le ciel ou sur la terre pour m'aider à construire une digue contre elle et ça marche.
Je sentais mon courage dans les talons à l'approche des cinq semaines de radiothérapie. Certaines personnes m'ont conseillé de faire appel à des amis pour faire les trajets.  Ce n'est pas que je ne suis plus capable de conduire, mais je suis lasse de tous ces traitements invasifs et je stressais de devoir affronter cette nouvelle étape seule.  J'ai osé faire appel à des amis et proches de la région pour leur demander un petit coup de pouce en me conduisant à l'hôpital de Hasselt. En trois jours mon agenda Doodle était rempli.  Merci, les amis, d'être présents avec moi, grâce à vous je zappe la peur et le stress et je passe un moment agréable de rencontre avant et après les rayons. Donc pas le temps de paniquer dans le bunker radiologique, j'y ferme les yeux je contrôle ma respiration et j'essaye de voyager dans des paysages familiers paisibles. Je m'imagine en monokini en train de prendre un bain de soleil (même si je ne sens pas la chaleur de ses rayons, que j'entends plutôt le bruit d'une machine qui fait des manœuvres et que la musique de fond ne correspond pas vraiment à mes goûts acoustiques). Autant la première séance me semblait si longue, autant j'étais étonnée quand la deuxième était finie. Après 4 jours ça devient presque de la routine.  Plus que 21 fois...

Je ne me doutais pas que la vie me réserverait tant de leçons ces huit derniers mois.
J'apprends à faire confiance à la vie, en mes ressources propres et en celles des autres autour de moi.
J'apprends à vivre le moment présent, ici et maintenant.
J'apprends à vivre au jour le jour, à ne pas me compliquer la vie avec des suppositions.
J'apprends à ne pas penser à mon boulot pendant des mois et à être reconnaissante de ne pas devoir y songer.
J'apprends à oser demander de l'aide.
J'apprends à accepter ou à refuser des propositions en fonction de ma situation et à ne pas répondre d'abord en fonction de ce qui pourrait arranger l'autre. 
J'apprends à dire non merci sans me culpabiliser en faisant confiance en la compréhension de l'autre.
J'apprends à être plus à l'écoute de mes limites et à mieux les respecter.
J'apprends ce que c'est d'avoir le cancer et toutes ses implications physiques et psychiques. Je me sens très solidaire et proche de tous ceux et celles qui rencontrent cette épreuve sur leur chemin.
J'apprends ce que c'est la paraplégie au quotidien, la revalidation avec toute la souffrance physique et morale qu'elle entraîne, le courage qu'elle exige pour que la vie puisse être belle malgré tout. Qu'est-ce que je t'admire mon homme! Tu es extraordinaire, tu es un exemple de courage et de persévérance, d'optimisme et d'humanité.
J'apprends à aimer et à respecter mon Pierrot encore plus tous les jours.  J'apprends à lui donner l'espace nécessaire pour qu'il développe son autonomie et que je ne l'étouffe pas de mes attitudes de mère poule.

Je n'ai plus été à l'école depuis 8 mois, mais quel apprentissage depuis tout ce temps!!!  Actuellement nous ne sommes plus les profs, mais bien les apprenants...
Pierre et moi faisons une maîtrise en patience, en persévérance et en sagesse.  Je ne sais pas si nous obtiendrons notre diplôme avec satisfaction ou plus, mais les travaux pratiques étaient en tout cas costauds...



dimanche 15 février 2015

Mangez, mangez, il en restera toujours quelque chose*




Voilà huit mois qu’a eu lieu l’accident,
voilà huit mois que je ne sens plus mes jambes,
voilà huit mois que je ne sais plus les bouger,
voilà huit mois que je ne contrôle plus ni selles ni mictions,
voilà huit mois que je n’ai plus fait de tandem avec ma douce,
voilà huit mois que je n’ai plus monté ou descendu un escalier,
voilà huit mois que je n’ai plus jardiné,
voilà huit mois que je suis confronté aux barreaux métalliques, froids, chromés du lit,
 voilà huit mois que je vois les mêmes emballages en plastique pour le pain chaque matin,
voilà huit mois que je ne peux plus me lever en me disant « chic, je vais travailler aujourd’hui »,
voilà huit mois que je dois prendre des médicaments pour le restant de ma Vie,
voilà huit mois que je n’ai plus été dans notre appartement à la mer,
voilà huit mois que je ne me suis plus allongé dans l’herbe du jardin pour une petite sieste, soit en tenant la main de Madicte, soit en ayant le chat sur mon ventre,
voilà huit mois que je n’ai plus … hum, enfin, comment dire… fait la chose, enfin… vous voyez, le… (comment ça s’appelle encore ?), parce que ça ne va plus,
voilà huit mois que je n’ai plus félicité un élève,
voilà huit mois que je dors sur un matelas en plastique,
voilà huit mois que je ne suis plus capable de regarder un film complet en une fois,
voilà huit mois que pour lire un livre, je ne sais rester concentré que 20 à 30 minutes,
voilà huit mois que je ne suis plus entré dans une salle de profs le matin, en profitant de l’ambiance feutrée, avec l’odeur du café, avant que ne commence le rush d’une nouvelle journée,
voilà huit mois que je ne vois plus cette vieille dame au balcon de son appartement à Jodoigne ; sans nous connaître, cela faisait des années que nous nous saluons de la main,
voilà huit mois que je n’ai plus lavé la voiture ou tondu la pelouse,
voilà huit mois que nous n’avons plus pris le petit dèj’ du mercredi matin entre collègues,
voilà huit mois que je n’ai plus enfourché mon vélo pour aller chercher les croissants et les pistolets du dimanche matin,
voilà huit mois que je n’ai plus fait de jogging deux fois par semaine,
voilà huit mois que je n’ai plus bricolé dans l’atelier,
voilà huit mois que je n’ai plus eu le plaisir d’entendre le « bang » de la boîte automatique d’une Porsche ou d’une Golf GTI,
voilà huit mois que je n’ai plus cherché la pompe la moins chère pour faire le plein de carburant,
voilà huit mois que je n’ai plus eu le plaisir d’aller m’acheter un pull,
voilà huit mois que je n’ai plus assisté à une réunion avec mes confrères et consœurs de l’Ordre Teutonique,
voilà huit mois que je ne suis plus allé manger une salade sur le temps de midi avec mon amie et collègue,
voilà huit mois que je n’ai plus ramené Dimitri chez lui le vendredi soir,
voilà huit mois que je n’ai plus eu le plaisir d’entendre les oiseaux du jardin,
voilà huit mois que nous ne sommes plus allés en amoureux jusqu’au bout de l’estacade de Nieuwpoort,
voilà huit mois que je n’ai plus assisté à une réunion de profs de religion, diligentée de main de maître par notre Inspectrice Principale (Oh, Lumière des Lumières, je te salue en passant),
voilà huit mois que je n’ai plus rempli mon petit carnet avec la liste des choses à faire dans la semaine,
voilà huit mois que je ne suis plus resté  pour papoter avec l’une ou l’autre maman d’élèves à la sortie de l’école,
voilà huit mois que je ne suis plus passé chez papa et maman après les cours,
voilà huit mois que je n’ai plus écouté les vieux machins sur Classic 21,
voilà huit mois que je ne me suis plus promené dans les bois, seul, en quête de silence,
voilà huit mois que je ne suis plus entré dans la petite chapelle de l’église Notre Dame des Dunes à Koksijde, pour y déposer tous mes mercis et toute ma confiance,
voilà huit mois que je n’ai plus partagé de Chocotofs avec les collègues,
voilà huit mois que je n’ai plus remplacé une ampoule au plafond,
voilà huit mois que je ne me suis plus endormi dans le bain, en laissant couler un filet d’eau chaude pour ne pas avoir froid,
voilà huit mois que je n’ai plus regardé et encouragé ma Douce, nageant dans la piscine,
voilà huit mois que je ne suis plus passé chez mon fournisseur de BD,
voilà huit mois que je ne suis plus monté sur le toit pour contrôler les corniches,
voilà huit mois que je ne me suis plus capable de me couper les ongles des pieds,
voilà huit mois que je n’ai plus été choisir un cadeau dans un magasin,
voilà huit mois que je n’ai plus rendu visite à des amis, ni accepté une invitation pour un mariage,
voilà huit mois qu’il ne se passe pas un jour sans larmes,
voilà huit mois que je ne me suis plus occupé de donner la pâtée au chat le matin, avant d’allumer ma bougie pour un temps de prière et de méditation,
voilà huit mois que je me suis plus occupé des poules, que ce soit pour acheter le grain, ou pour ramasser les œufs,
voilà huit mois que je n’ai plus remonté l’horloge du living,
voilà huit mois que je n’ai plus grimpé à l’échelle qui mène à mon bureau,
voilà huit mois que ma Vie a changé…

C’est long, très long, huit mois !

*d’après Voltaire